Comment le storytelling peut rendre les mathématiques plus accessibles à tous

De nombreux élèves perçoivent encore les mathématiques comme une discipline abstraite, constituée de symboles et de règles dont le sens leur échappe. Cette distance génère parfois de l’anxiété, parfois du désengagement. Or, un concept mathématique devient plus lisible lorsqu’il est inscrit dans une histoire porteuse de sens. Grâce à cette mise en situation, les élèves peuvent percevoir ce que représentent réellement les mathématiques et en quoi elles sont importantes.

Des nombres aux histoires

Nous apprenons naturellement par les histoires. Jerome Bruner (1991) expliquait déjà que le récit est l’une des manières fondamentales par lesquelles nous comprenons le monde. En classe, cela se vérifie chaque jour : lorsqu’un concept mathématique est intégré dans une situation racontée, il cesse d’être abstrait. Il devient concret, nécessaire, presque évident. Les recherches le confirment : les histoires stimulent l’imagination et apaisent l’anxiété que beaucoup d’élèves ressentent face aux mathématiques (Ashcraft, 2002 ; Maloney & Beilock, 2012). À travers un récit, les élèves comprennent pourquoi ils calculent. Ils ne font plus une opération « pour l’exercice », mais pour aider un personnage, préparer une mission, partager équitablement des ressources ou organiser un trajet. Les nombres cessent d’être des symboles isolés : ils deviennent des outils.

Kieran Egan (1986) rappelle que l’émotion et l’imagination sont au cœur de l’apprentissage. Une histoire donne envie d’entrer dans la tâche, de s’impliquer, de se souvenir. Un élève qui aide le héros d’un récit à partager une pizza comprendra naturellement ce qu’est une moitié ; bien plus facilement que face à une fraction écrite au tableau, sans contexte ni enjeu.

Des élèves explorent les fractions à travers le storytelling et le jeu.
Des élèves explorent les fractions à travers le storytelling et le jeu.

Le storytelling comme passerelle vers l’inclusion

Le storytelling a cette force particulière : il ouvre la porte à tous. Peu importe le niveau scolaire, la langue maternelle ou la confiance en soi, chaque élève peut entrer dans une histoire. Elle crée un terrain commun, un point de départ partagé, sur lequel chacun peut s’appuyer. Van den Heuvel-Panhuizen (2012) souligne que lorsque les mathématiques sont intégrées dans une histoire, le récit devient un « véhicule de pensée » qui relie le langage au raisonnement logique. Plus récemment, Trakulphadetkrai (2022) a montré que le storytelling soutient le développement du langage et aide les élèves à comprendre les idées mathématiques à partir d’expériences familières et quotidiennes.

Le storytelling procure également un sentiment de sécurité. Dans une histoire, les erreurs ne sont pas des échecs, mais des étapes naturelles sur le chemin de la compréhension. Jo Boaler (2022) insiste sur le fait que le sentiment d’appartenance constitue un fondement de la confiance en mathématiques. Lorsque les élèves sentent que leurs idées et leurs modes de raisonnement sont valorisés, ils osent davantage, persévèrent plus longtemps et prennent plaisir à chercher et à s’impliquer

Une perspective pédagogique contemporaine

Toor et Mgombelo (2015) décrivent le storytelling comme une manière de « replacer l’humain au cœur de l’enseignement des mathématiques ». Ils soulignent que l’apprentissage ne se limite pas à l’acquisition de connaissances, mais implique l’élève en tant que sujet pensant, émotionnel et social, qui cherche sa place dans une communauté d’apprentissage.

De même, Peni et Phakeng (2021) montrent que le storytelling contribue à construire des communautés d’apprentissage ouvertes et inclusives, en particulier dans des classes multiculturelles où les élèves apportent des expériences, des langues et des formes d’expression diverses.

À travers les histoires, les enfants apprennent à discuter, à écouter, à raisonner et à se comprendre mutuellement. De cette manière, la leçon cesse d’être un exercice individuel pour devenir un parcours collectif de réflexion et de construction du sens.

De la théorie à la pratique

Dans le contexte éducatif grec, les recherches d’Ioanna Kaiafa et Charalampos Lemonidis (2020) ont montré que l’utilisation d’histoires pour enseigner les fractions améliorait significativement la compréhension et l’engagement de tous les élèves, en particulier de ceux qui rencontraient initialement le plus de difficultés. Le storytelling a agi comme un cadre linguistique et émotionnel rendant les mathématiques plus accessibles et plus motivantes pour chacun.

Des résultats similaires apparaissent dans des études plus récentes (Whitney, 2020 ; Trakulphadetkrai, 2022), lorsque les mathématiques sont intégrées dans des récits ou des problèmes narratifs, les élèves développent davantage de créativité, de réflexion et de persévérance dans la résolution de problèmes.

Storytelling, collaboration et construction du sens

Le storytelling ne constitue pas seulement une méthode pédagogique parmi d’autres ; il correspond à une manière de penser les apprentissages. Lorsque les élèves travaillent ensemble à la résolution d’un problème inscrit dans une histoire, la collaboration s’installe plus naturellement : ils se répartissent les rôles, confrontent leurs idées et élaborent des solutions collectives. Le récit leur fournit un objectif commun et un cadre partagé qui structure leur réflexion.

Bien que cette approche présente de nombreux atouts, sa mise en œuvre peut soulever certaines difficultés. Le temps limité, des programmes très structurés ou des niveaux de préparation variables peuvent rendre les activités narratives exigeantes. Toutefois, même de petites initiatives, comme une tâche courte sous forme d’épisode ou la création collaborative d’une histoire, peuvent rendre cette approche accessible.

Le projet Enigmathico s’appuie sur cette philosophie. Le storytelling y constitue le cœur de l’expérience d’apprentissage, tout en accompagnant les enseignants dans la mise en œuvre concrète de cette approche. Les élèves deviennent des protagonistes qui mobilisent les mathématiques pour résoudre des problèmes du monde réel, qu’il s’agisse d’estimer l’ampleur d’une marée noire ou de concevoir une ville durable. Chaque concept mathématique trouve une finalité explicite, et chaque élève peut contribuer au raisonnement collectif.

La dimension humaine des mathématiques

Le storytelling redonne aux mathématiques une dimension parfois mise de côté : celle de la découverte et du lien humain. À travers les histoires, les élèves comprennent que les mathématiques ne se réduisent pas à une succession de réponses correctes, mais constituent une manière d’interpréter le monde, d’expliquer des phénomènes et de penser de façon créative.
Comme le souligne Boaler (2016), les mathématiques sont une activité humaine et créative, qui se construit à travers la réflexion, l’imagination et la collaboration. La pédagogie du storytelling montre ainsi que chaque élève peut entrer dans les apprentissages, à condition que la situation proposée fasse sens pour lui et lui donne une raison de réfléchir.

Comme le souligne Boaler (2016), les mathématiques sont une activité humaine et créative, qui se construit à travers la réflexion, l’imagination et la collaboration. La pédagogie du storytelling montre ainsi que chaque élève peut entrer dans les apprentissages, à condition que la situation proposée fasse sens pour lui et lui donne une raison de réfléchir.

Conclusion

Le storytelling rend les mathématiques plus accessibles parce qu’il transforme des idées abstraites en expériences humaines. Il crée des liens entre émotion et logique, langage et raisonnement, diversité et participation. Lorsque les élèves abordent les concepts mathématiques à travers des histoires, ils développent un sentiment d’appartenance, une compréhension plus profonde et un engagement durable dans les apprentissages. Lorsque les mathématiques empruntent le langage du récit, elles deviennent accessibles à tous.

References Ashcraft, M. (2002). Math anxiety: Personal, educational, and cognitive consequences.
Boaler, J. (2016). Mathematical Mindsets.
Boaler, J. (2022). Limitless Mind: Learn, Lead and Live without Barriers. Penguin.
Bruner, J. (1991). The Narrative Construction of Reality.
Egan, K. (1986). Teaching as Storytelling.
Kaiafa, I. & Lemonidis, C. (2020). Teaching Fractions through Storytelling.
Peni, R. & Phakeng, M. (2021). Storytelling as a pedagogy for inclusive mathematics classrooms.
Toor, A. & Mgombelo, J. (2015). Teaching Mathematics through Storytelling: Engaging the Being of a Student in Mathematics.
Trakulphadetkrai, N. (2022). Mathematics through Stories: Strengthening conceptual understanding and language development.
Van den Heuvel-Panhuizen, M. (2012). Realistic Mathematics Education and Contextual Learning.
Whitney, B. (2020). Narrative problem-solving in mathematics education.